La France va juger un de ses ressortissants pour génocide contre les Yézidis. Le débat reste ouvert sur la capacité de la loi française à protéger les enfants restés dans les camps de guerre. Entretien avec Marie Dosé, autrice de “La violence faite aux autres”.
Les Enjeux internationaux par Guillaume Erner – Publié sur France Culture le 19 jmars 2026
Depuis lundi, la France juge pour la première fois un ressortissant français pour génocide. Sabri Essid, djihadiste toulousain, est accusé d’avoir acheté des femmes yézidies sur des marchés d’esclaves, de les avoir violées et privées d’eau et de nourriture. Le verdict doit tomber vendredi. Moment historique, mais qui révèle une contradiction au cœur de la justice française : elle poursuit ses nationaux pour les crimes qu’ils ont commis contre des enfants yézidis en Syrie, et laisse dans des camps de barbelés en zone de guerre, des centaines d’enfants français sans état civil, traités non comme des victimes de guerre mais comme les héritiers des crimes de leurs parents. Que peut vraiment la loi française face aux crimes de guerre ?
Guillaume Erner reçoit Marie Dosé, avocate pénaliste, autrice de La violence faite aux autres paru le 5 mars aux Editions du Sonneur
La justice française confrontée à l’ampleur du génocide
Le procès d’un ressortissant français pour génocide est “un procès historique” puisque c’est aussi la première fois “que les crimes contre les yézidis sont jugés en France”. L’accusé incarne une violence systémique que les témoignages, appuyés par “un travail des ONG” et des victimes elles-mêmes, souligne Marie Dosé. Au-delà du cas individuel, c’est toute la mécanique criminelle de l’État islamique qui est exposé, dans une tentative de faire entrer l’indicible dans le cadre du droit.
Ce jugement peut se tenir en France puisque l’accusé “est de nationalité française, donc au-delà même de la compétence universelle, la France est compétente” pour juger cette affaire, rappelle l’avocate. Dans un contexte dans lequel “la Syrie, pour l’instant, ne peut pas juger ces crimes”, la justice française apparaît comme l’un des recours possibles.
L’angle mort des enfants français en zone de guerre
Mais cette capacité à juger de ces crimes contraste violemment avec le sort réservé à d’autres victimes, les enfants de celles et ceux partis rejoindre les rangs de l’état islamique. “300 enfants mineurs, dont 90 % ont moins de six ans se retrouvent dans les camps”, enfermés derrière des barbelés après la chute de l’État islamique. Une partie seulement a été rapatriée et malgré plusieurs condamnations internationales, la France a longtemps refusé d’agir, pratiquant “une politique du cas par cas” avec un “tri opaque”. La France “ne rapatrie que les enfants dont les mères demandent à l’être”, une logique jugée “terrible”, car elle subordonne le sort des enfants à celui de parents parfois dangereux.
La situation se durcit encore pour ceux qui ont grandi sous le joug de l’État islamique. Devenus adolescents puis jeunes adultes, certains ont été transférés en Irak où ils sont “enchaînés, maltraités, torturés” et assimilés à des combattants qu’ils n’ont jamais choisi de devenir. Ils sont désormais traités comme des criminels alors que “ces enfants devenus adultes n’ont rien demandé”. Derrière cette impasse, une explication politique affleure : “un pouvoir complètement apeuré par l’opinion publique”, incapable d’assumer des rapatriements pourtant jugés nécessaires, y compris par les associations de victimes du terrorisme.